"Une version raccourcie de cet article a
été publié dans la revue Pour, du Groupe de recherche pour l'éducation
populaire et la prospective, Paris, mars 2002".
« L ‘universel, c’est le
local moins les murs »
Miguel TORGA
Indépendamment même du complexe
d’identités sociales qui constituent la jeunesse en tant que telle dans
la société, les enseignants et éducateurs sont, dans leur labeur
quotidien, confrontés à au moins trois types d’identités dans la
jeunesse, qui apparaissent porteuses de malaise ou font fortement débat
dans l’école publique et les mouvements laïques d’éducation : une
identité sociale d’exclusion, issue tant d’une « conscience de quartier
» dans les faubourgs déshérités que de l’échec scolaire, les identités
issues des secondes générations d’immigrations prolétaires, et enfin les
identités produites par les anciennes nations historiquement présentes
sur le sol de la République (Corse, Bretagne, Pays basque, etc.). C’est
volontairement que l’on essaiera ici de traiter conjointement des
problématiques relatives à ces catégories de faits de conscience, alors
pourtant qu’au moins une partie d’entre elles – celles qui sont
relatives aux anciennes nations – semble bien distincte. Il se trouve
pourtant que, d’une manière ou d’une autre, elles interpellent la
réflexion des enseignants et éducateurs sur le « multiculturalisme » et,
par là, notre idée de la République et notre imaginaire de la nation.
C’est par ce biais qu’elles interagissent tant dans les milieux
enseignants que parmi les éducateurs, et c’est pourquoi aussi on n’a pas
voulu, ici, séparer les deux « secteurs » d’action (école et éducation
populaire).
Le moins que l’on puisse dire est que le climat n’est pas
très serein pour une telle discussion…
La République
contre l’identité ?
Le succès d’estime – si
l’on en croie les sondages au moment où cet article est écrit – d’un
Jean-Pierre Chevènement, construit sur les thèmes d’unicité de la
République et de la « nation politique » contre lesdits «
communautarismes » refuges de défaitismes post-munichois ; le recours
victorieux, à l’automne 2001, du Comité national d’action laïque
(soutenu par divers syndicats de gauche et la Fédération des Conseils de
parents d’élèves) auprès du Conseil d’État, cassant les mesures prises
par le ministre Jack Lang en vue d’intégrer au service public les écoles
diwan d’apprentissage du breton par immersion ; et plus généralement, un
climat international délétère de suspicion contre tout ce qui, vu du
centre du monde globalisé, semble relever d’« identités
particulières » posées comme anti-universalistes, et qui mélange en un
beau chaos des peurs disparates venues d’Algérie, de Bosnie, de
Palestine, de New York, d’Afghanistan ou du ghetto immigré voisin ; tout
ce fatras d’angoisses produites, en un post-stalinisme soi-disant «
désidéologisé », par un capitalisme à son apogée, rend difficile,
particulièrement en France, le débat sur les identités et leur
intégration à la démocratie politique dans le respect de ce qui est l’un
de ses fondements : la laïcité. Plus particulièrement, ces questions
divisent profondément ceux qui, de par leur idéal et leur
insertion dans les mouvements syndicalistes, pédagogiques ou associatifs
de l’enseignement, de la culture, de la recherche et de l’éducation
populaire, devraient à l’inverse être à la pointe de l’expression, non
point nécessairement d’opinions uniformes sur les mesures concrètes à
prendre, mais au moins de valeurs fortes fondées sur un universalisme
concret et sur lesquelles appuyer une approche
constructive.
Certes, dans la France
franco-française, certaines questions sont automatiquement
passionnelles, de la moindre réforme de l’orthographe censée massacrer
notre exception d’excellence, à l’introduction d’une heure hebdomadaire
de langue corse dans les écoles maternelles corses, prélude à la
destruction de la République . On s’en souvient, grosso modo de
1988 à 1995, les affaires de « fichus fichus » – belle expression du
même Chevènement – n’avaient pas opposé un « camp religieux » contre un
« camp laïque », mais totalement brouillé les cartes de la discussion du
problème, réel mais concret et non principiel, que posait
l’apparition de jeunes filles à la chevelure couverte d’un foulard (et
non d’un « voile » !) dans les établissements publics. Au lieu de
répondre à la seule question qui valût : « y a-t-il remise en cause
concrète du déroulement des cours dans l’école laïque ? », on
s’attacha à l’image, à l’existence même de symboles,
culturels au-delà du religieux, qui, dans un contexte spécifique –
l’apogée du terrorisme islamiste en Algérie, les attentats dans le métro
parisien – favorisaient la confluence fantasmée entre diversité
culturelle et angoisse de régression. Très souvent, les mêmes qui
s’opposèrent par principe à ce que des jeunes filles à la chevelure
couverte suivent les cours de l’école laïque, se retrouvent aujourd’hui
en tête du combat contre l’intégration des cultures « régionales » au
service public d’enseignement. Quel est donc le lien ?
Mais
inversement, dans les milieux ouverts à la problématique de la diversité
culturelle, il semble régner parfois une confusion, au nom du
multiculturalisme, dans les approches de ce qui relève de deux choses
complètement différentes : les éléments sociaux-culturels portés par les
immigrations prolétaires, et la prégnance maintenue d’une partie des
nations minorisées historiquement présentes sur le sol de la
République.
Crispation des débats et pénibilité du
travail
Bien entendu, ces questions
ne sont nullement théoriques ou abstraites, et l’on ne saurait
sous-estimer, dans les crispations qu’elles provoquent souvent,
l’aggravation considérable des conditions de travail des enseignants, en
particulier dans les collèges et les lycées professionnels. Il est
typique de voir se reconstituer des perceptions – et donc des phénomènes
– de type « classes dangereuses » . La ségrégation sociale – ou l’«
échec scolaire », comme on voudra – n’affecte jamais uniformément les
milieux socioculturels, et stigmatise différemment (ce qui ne veut pas
toujours dire, mais le dit bien souvent, plus gravement) ceux qui
cumulent les handicaps : par exemple une condition prolétarienne, un
chômage de masse et durable dans les familles, un habitat sinistre dans
de « grands ensembles » qui sont tout sauf des villes ; mais aussi, et
peut-être plus violemment encore, la souffrance de jeunes de deuxième
génération face à ce que la France – nation à laquelle ils
s’intègrent – a fait de leurs pères immigrés . Cela revient à dire
que la ségrégation se conjugue inévitablement à une certaine tendance à
l’ethnicisation. Celle-ci commence évidemment dans les milieux issus
de l’immigration , mais gagne sur les milieux « français » d’égale
condition prolétarienne : il n’y a qu’à voir l’expansion d’un verlan
franco-arabo-ouolof auprès de jeunes d’origine française et le phénomène
des « bandes ». La tendance n’est nullement française et, pour ne
prendre que l’exemple d’un pays européen de même tradition politique
(jacobine, centralisée, etc.), on a aujourd’hui au Portugal un phénomène
strictement similaire avec la jeunesse capverdienne dans les écoles et
les bairros degradados (quartiers déshérités).
En dernière
analyse, le problème est social, mais il n’est pas spontanément
ressenti comme tel. Le problème social a provoqué l’émergence d’un
problème identitaire, et il est vain de vouloir résoudre un problème
identitaire seulement par un « traitement social ». Nombre d’enseignants
n’ont pas seulement affaire aux problèmes sociaux (y compris
pédagogiques) de leurs élèves, mais à une identité facilement
hostile envers eux, puisqu’ils sont l’institution et puisqu’ils sont la
France. Cela se traduit ne serait-ce que dans l’argot, quand des élèves
veulent « niquer sa race » à tel ou tel professeur : tout semble se
passer comme s’il y avait des sortes d’individus – des races –,
distinctes, complexe mélange d’identité de classe et d’identité
ethnique. Pour affronter durablement cela, il faut non seulement une
solide formation disciplinaire et pédagogique, mais aussi de profondes
convictions politiques. On peut penser que de nouveaux « hussards noirs
» de la République seraient nécessaires, mais cette figure est désormais
impraticable puisque que la croyance en la République – idéal du bien
public – est devenue relative au temps du néolibéralisme, des
privatisations et de la marchandisation de tout ce qui relevait encore
de la valeur d’usage. Pour « tenir » – et certains tiennent ! –, il faut
être prêt à mettre son propre enfant dans l’établissement où l’on
enseigne, il faut être un maître au double sens de la maîtrise de
la discipline enseignée et de la maîtrise sur sa classe, ce qui ne peut
advenir que d’un profond respect ressenti pour ces élèves et de la
capacité d’écoute correspondante. Mais les enseignants ne sont pas des
militants, ce sont des travailleurs comme les autres. À l’hostilité
agressive de nombre de jeunes, beaucoup ne peuvent que répondre par le
dépit, la fatigue, la crainte, le mépris et, finalement à l’image de
leurs élèves, « avoir la haine » tant contre ces derniers que contre
l’Éducation nationale. On peut en dire autant de nombre d’éducateurs
intervenant en situations comparables.
Dans ce contexte délétère,
certains événements apparaissent alors comme fixant la dernière limite
au-delà de laquelle le métier n’a plus de sens. Sur une seule question
se focalise d’un coup une angoisse faite de raisons bien plus vastes. Je
crois que c’est fondamentalement ce qui s’était produit avec les «
foulards » en 1988-95, exprimant en creux la nostalgie (fantasmée) d’une
école de qualité par l’aspiration à une école publique « chimiquement
pure » et protégée. C’est pourquoi les lignes de clivage ont été si
étonnantes, divisant tant la droite que la gauche, tant le camp laïque
que le camp religieux (sur le plan scolaire essentiellement catholique)
. Cela peut se reproduire à tout moment sur d’autres points de fixation
apparemment très différents, comme la « défense de la dissertation » ou
de la « division » lors de telle ou telle reformulation des
programmes.
Des foulards et des Gascons
Les polémiques actuelles sur
les langues corse, bretonne, basque, occitane, etc., sont, sauf dans les
périphéries françaises les plus directement concernées, bien moins
véhémentes puisqu’elles ne touchent pas souvent à des situations vécues
dans l’école, mais relèvent principalement de projets, ou d’écoles
associatives par définition (encore) extérieures au secteur public.
Elles posent pourtant des questions symboliques de même ordre qui
exaspèrent les associations en pointe contre la « dissolution de la
République dans le breton par immersion » . Elles regroupent de petits
secteurs militants, souvent très radicaux , qui ont sans doute une assez
faible influence propre, mais qui en revanche bénéficient d’un climat
plutôt favorable notamment auprès des milieux enseignants. Ceux-ci, en
effet, sont généralement disposés à accepter qu’existe une offre
d’enseignement des « langues régionales », à l’image (réduite) de celle
existant pour les langues étrangères ou mortes, mais sont plutôt, tout à
fait, voire véhémentement, défavorables à ce que les premières puissent
être considérées, dans l’institution scolaire, comme un vecteur de la
vie sociale et donc comme des langues d’enseignement d’autres
matières – le summum étant l’immersion . Bien évidemment, la fréquente
restriction, pour des raisons budgétaires, de l’offre d’enseignement
dans les « grandes langues » étrangères , ne peut que provoquer un
climat de suspicion quand, à budget constant, un ministre prend des
mesures pour les « langues régionales » ainsi directement concurrentes
des langues telles que l’allemand, le portugais, l’italien, le russe.
D’aucuns en concluent vite qu’elles ne sont que le cheval de Troie de
l’anglais (qui, seul, survivra), et ainsi, ô paradoxe, de la
globalisation ! L’« Europe des régions » n’est-elle pas le fossoyeur de
la République et de sa langue ?
Sur fond de problèmes sociaux, ces
diverses crispations créent une hostilité à la diversité culturelle,
mais sur la base de la confusion déjà citée relative à deux
problématiques socialement distinctes : celle relative aux
immigrations prolétaires et à leurs secondes générations, et celle
relevant des anciennes nations historiquement présentes sur le sol de la
République. Or, les praticiens de l’enseignement ou de l’éducation et
les militants favorables aux diverses problématiques de la diversité
culturelle – et parmi eux, les militants politiques régionalistes –
font grosso modo la même confusion en prônant le « droit à la
différence » et en mêlant immigrations et nations minorisées dans le
même océan du multiculturalisme. La confusion conceptuelle portée par la
tradition néojacobine et bonapartiste , est ainsi renforcée par la
réponse symétrique de ceux qui cherchent à s’y opposer. En quelque
sorte, de l’anti- au pro-différencialisme des uns et des autres, on a du
mal à déboucher sur une problématique de non-différencialisme, en
d’autres termes sur un universalisme concret qui, dans son combat
pour l’égalité (et non la différence), n’ignore pas les
inégalités des conditions de départ et les historicités
distinctes.
Ce qui provoque l’authentique répulsion de
certains enseignants à accepter dans leurs classes des jeunes filles à
la chevelure couverte n’est donc pas tant ce que cela veut dire
pour eux (signes religieux confondus avec le prosélytisme, oppression de
la femme – mais qui n’est qu’un procès d’intention pour les
intéressées), puisque ce serait une raison de plus pour permettre à ces
jeunes filles d’entendre, en classe, le discours laïque et scientifique.
C’est le symbole même de devoir accepter de voir une différence
dans leur classe, et il est bien évident que ce « devoir accepter de
voir » se porte sur l’inhabituel : le hidjeb sera ainsi plus « vu » que
le médaillon de la Vierge. Ce qui est interpellé n’est pas une atteinte
à l’égalité, mais à l’uniformité. Les tabliers gris n’ayant pas
survécu à Mai 68, le masque républicain est ainsi à nouveau fragilisé
puisque le port vestimentaire « normal » (français) est désormais
parfois contesté. Alors que le vert fluo de certaines chevelures ou le
piercing de certaines lèvres peuvent continuer à être vus comme «
normaux » (français), au détriment du hidjeb.
Ce qui est
interpellé n’est donc rien moins que l’imaginaire de la nation
France, profondément ancré notamment parmi les professionnels de
l’enseignement et de l’éducation. Cet imaginaire est celui d’une nation
supposément non communautaire (sauf la communauté politique de la
République), dans laquelle l’identité est censée ne pas être « française
» mais seulement « citoyenne », dont les citoyens sont des individus
atomisés sans histoire propre et liés directement à l’État sans que
nulle catégorie intermédiaire ne puisse avoir une quelconque pertinence.
Ainsi, puisque la nation France existe, donc la nation Corse
n’existe pas. Il n’est pas nécessaire d’aller sur le terrain enquêter
sur les faits de conscience identitaires, c’est une déduction
constitutionnelle totalisante qui ne saurait voir les emboîtements
d’identités fréquents dans toutes les sociétés et dont les historiens et
sociologues ont depuis longtemps souligné la prégnance.
Cette
théorie politique a de toute évidence de solides racines historiques
(Révolution française et, au-delà, absolutisme royal et universel
catholique) et confond systématiquement État et État-nation, nation et
République, nationalité et citoyenneté. Alors que la nation n’est que la
communauté historiquement dessinée (et non point « définie » )
par des gens qui ressentent une « identité en commun », alors qu’elle
est donc une représentation subjective et mouvante – une trajectoire
identitaire, disent les sociologues –, alors que la République est l’une
des formes possibles d’organisation politique de la nation, le
néojacobinisme contemporain rend la République synonyme de la nation :
la République est la nation, est l’identité. Ce n’est pas
un hasard si notre carte de citoyenneté s’appelle « carte d’identité
nationale ». On ne niera pas ici l’existence historique de cette «
théorie française » de la nation, souvent opposée de façon simpliste à
la « théorie allemande ». Ce qui est fortement contestable en revanche
est la confusion entre une théorie de la nation et la nation
elle-même, comme si la première disait tout sur la perception des
citoyens envers la seconde, sur la manière dont les Français se sentent
français et les Allemands allemands. Dans cette théorie faite nation,
les identités peuvent être folklores, mais ne sauraient entraîner de
quelconques mesures politiques.
Ainsi se comprend la commune
hostilité aux « foulards » (par exemple) et aux langues « régionales »,
tous deux censés remettre en cause l’uniformité de la collection
d’individus appelée nation, puisque dessinant des « communautés » qui ne
sont pas elles-mêmes la totalité de la nation.
Us et abus du
discours laïque
Ce qui est grave est que l’on
prend ainsi l’égalité pour l’outil qui doit permettre sa
matérialisation, l’égalité des droits. Puisque la constitution proclame
– avec raison ! – l’égalité des droits, cette proclamation
elle-même constituerait l’égalité et donc interdirait que l’on puisse
prendre des mesures spécifiques pour telles ou telles catégories
d’individus. L’uniformité devant la loi est ainsi faite synonyme
d’égalité devant la loi, ce qui, de fait, la remet frontalement en cause
puisque l’on ignore les inégalités de départ : ainsi, dans la République
française, une partie des citoyens jouissent du droit de faire
alphabétiser leurs enfants dans la langue maternelle et affective (le
français) au sein de l’école publique et laïque. D’autres citoyens
français (basques, bretons, corses, etc.) ne jouissent pas de ce droit.
Or, la même loi, identique pour tous, pourrait parfaitement
permettre une diversité des langues d’alphabétisation quand des
historicités distinctes de sociétés locales le justifient, sans
préjudice de l’apprentissage du français. Ainsi l’universalisme
abstrait, refusant de prendre en compte les inégalités de situation de
départ, nie l’égalité des droits en refusant à l’État la nécessaire
diversification des moyens pour y parvenir.
C’est à ce point du
raisonnement qu’il faut revenir sur la laïcité. Il est en effet
saisissant de voir des organisations laïques, par conséquent attachées à
ce que nul prosélytisme (religieux ou politique) ne vienne nuire à
l’unité réalisée au sein de l’école de la République, monter au créneau
sur la question des langues « régionales ». En effet, ne sont-elles pas
totalement « hors-sujet » ? Pourtant, c’est systématiquement au nom de
la laïcité qu’elles attaquent un tel enseignement quand il dépasse la
seule discipline linguistique (un cours d’occitan) pour devenir outil de
socialisation (des cours en occitan, la cantine en occitan), puisqu’il
dessinerait des « communautés » que la nation ne saurait contenir. Même
en acceptant, à ce stade, leur raisonnement, on ne peut que questionner
en quoi l’existence (supposée) de communautés a un rapport avec la
laïcité. Cette dernière en effet est relative au rapport à l’État des
citoyens quelles que soient leurs confessions, origines ethniques ou
opinions politiques , dans l’objectif du droit à l’égalité, et ne
s’oppose nullement à un usage diversifié d’un droit commun au profit de
catégories de citoyens pour des besoins spécifiques : la communauté des
femmes bénéficiant spécifiquement du congé de maternité n’est pas
antilaïque ! Ce qu’il ne peut y avoir, c’est un fédéralisme juridique,
ou droit des groupes, qui définirait un droit particulier
généraliste pour tous les aspects de la vie (code civil, etc.)
pour une catégorie de citoyens (comme, à une autre époque, sous l’empire
ottoman ; ou à l’époque contemporaine, sous l’apartheid ou dans l’État
religieux d’Israël).
De l’usage social d’une liberté
publique
Il n’empêche que la «
communauté » est remarquée et dénoncée quand il s’agit des langues «
régionales » dans l’espace social. Pourquoi ? On peut en trouver une
illustration – mais point encore une explication – dans l’abus du
principe républicain d’usage privé d’une liberté publique
définissant la liberté religieuse : l’espace social de la République est
laïque, mais la même République garantit aux individus-citoyens la
liberté de culte dans des espaces privés (églises, etc.). L’usage des
langues minorisées relèverait du même principe, autrement dit, du vieux
slogan « parlez patois à la maison ! » – mais pas même dans la cour de
récréation de l’école publique. Or le principe d’usage privé d’une
liberté publique est fondé sur l’idée que certaines pratiques ne
peuvent historiquement relever de l’entièreté de la société : tous
les Français sont français, mais certains sont catholiques, d’autres
pas. À l’évidence, ce principe nécessaire ne devrait pas concerner les
langues minorisées qui, même en déclin sous les coups de l’universalisme
abstrait, traduisent historiquement l’expression de sociétés
entières. Dans ces sociétés-là, tous les Basques sont basques, tous
les Corses sont corses. L’usage de ces langues devrait donc relever de
l’usage social d’une liberté publique. Le fait que ces sociétés
entières – appelons-les nations ou autrement ! – aient été largement
francisées au cours de l’histoire de nos républiques ne modifie pas le
rapport social à la langue des individus qui la parlent encore ou
« y tiennent » pour des raisons familiales. Il s’agit bien de leur
langue maternelle ou affective, exactement comme le français l’est
pour d’autres. Le problème, on l’aura compris, est qu’il est
constitutionnellement impossible de reconnaître qu’existent une société
corse, une société basque, une société bretonne, dans la société
française ! Les langues sont ainsi forcément réduites à des traits
privés d’individus sans rapport à l’espace social.
Une deuxième
confusion vient logiquement s’ajouter à ce qui précède, à savoir que les
« langues régionales » seraient, comme les religions, rien moins que des
opinions particulières. Partant de l’idée incontestable qu’une langue
est toujours « plus qu’une langue » puisqu’elle exprime un système
culturel et des manières de penser, etc., certains en viennent
ouvertement à l’idée que le français, « langue de la révolution », est
en lui-même progressiste et laïque, alors que les « langues régionales
», attachées à des « sociétés archaïques », n’expriment qu’un « repli
ethniciste ». L’argument est fréquemment repris dans l’argumentation de
la presse du CNAL ou de la FCPE . C’est très intéressant et révèle deux
glissements sémantiques : premièrement, ladite « culture » portée par la
langue française devient univoque (la Révolution, la République) et
ignore qu’aux côtés de l’abbé Grégoire ou de Louise Michel, elle inclut
aussi Gobineau et Brasillach – et donc le reproche fait aux « langues
régionales » devrait s’appliquer au français, langue assimilable à une
opinion ; deuxièmement, l’attachement de qualités intrinsèques à
la langue française, quels que soient les contextes politiques et
sociaux qui se sont succédé, est un raisonnement relevant du droit du
sang parfaitement racial si ce n’est raciste. Ainsi, le français reste «
progressiste » sous Napoléon III et Pétain, mais le breton reste collabo
pendant la bataille du rail. On pointera dans l’argumentation ceux des
autonomistes bretons qui ont aidé les nazis, sans voir que le même
raisonnement appliqué à toute la France (largement pétainiste) devrait
conduire à adopter… l’anglais ! Plus généralement, accoler des qualités
intrinsèques à une langue n’est rien d’autre que reprendre les théories
essentialistes du Volk.
Bien évidemment, une langue est
porteuse d’un système culturel (ou de plusieurs, quand cette langue
s’étend à d’autres sociétés). Mais un système culturel n’est, par
définition, pas une opinion. Il inclut la vitalité intellectuelle
d’une société entière, il inclut toutes ses opinions, il relève de
l’espace social. Ce qui est vrai pour le français l’est tout autant pour
le basque.
On retrouve certes ici l’imaginaire de la nation
néojacobine, un imaginaire qui ne voit pas la communauté parce que c’est
la sienne – la française –, qui s’identifie seul à la citoyenneté et
repousse les autres dans l’ethnicité, mais qui simultanément ne
considère « citoyen », « politique », « moderne » et « légitime » que ce
qui est en français – à tel point qu’il a fallu la manipulation d’un
article de la constitution française pour le préciser (cf.
infra). Il s’agit bien d’un particularisme au pouvoir qui,
classiquement, se nie dans un discours universaliste pour sa
légitimation moderne. Ce type de discours laïque est une expression du
nationalisme français. Alors que l’identité française (tiens donc !) est
interpellée par la mondialisation, il s’agit de parachever la
francisation de la France et de nier aux anciennes nations le droit à
l’existence dans la République. Pour cela, il suffit de ne… rien faire !
Deux siècles après Grégoire, le simple refoulement des langues
minorisées à l’espace privé suffira maintenant à leur disparition totale
au cours des deux ou trois générations qui viennent.